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Start-up : comment aider nos jeunes pousses françaises à devenir des “scale-up”

Start-up : comment aider nos jeunes pousses françaises à devenir des “scale-up”

Pour Guillaume Cairou, serial entrepreneur et président de la Chambre de commerce et d’industrie des Yvelines, la France et, plus globalement, l’Union européenne, doivent agir pour soutenir nos entrepreneurs.

En cinq ans, la France a heureusement su rattraper son retard sur la scène mondiale de l’innovation. Symbole de cette remontada économique, on compte désormais plus de vingt “licornes” françaises, start-up de la “French Tech” valorisées plus d’un milliard de dollars, contre seulement trois en 2017. Pour permettre à nos start-up de grandir et de franchir l’étape décisive de scale-up (le stade après la start-up et avant la licorne), les pouvoirs publics doivent continuer d’ouvrir le circuit du financement et former les talents de demain.

Cet effort doit être réalisé tant par l’Etat français que par l’Union européenne, pour faire advenir des géants européens du numérique n’ayant rien à envier à leurs concurrents américains et chinois.

En France, un écosystème entrepreneurial à parachever

Fruit des réformes menées par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, la liberté d’entreprendre revoit la lumière après des décennies de suffocation, perdue dans la jungle administrative franco-française. Même si des améliorations sont toujours envisageables, il n’a jamais été aussi facile d’entreprendre dans notre pays. Mais face au besoin de croissance de nos start-up, deux problèmes doivent être rapidement réglés : la difficulté persistante à obtenir des financements et le risque de pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans des domaines, par essence, nouveaux.

Le financement des start-up a connu une envolée spectaculaire : ces dernières ont levé pas moins de 5,4 milliards d’euros en 2020, contre 1,8 milliard en 2015, d’après une étude du cabinet Ernst&Young menée en 2021. Nous avons même dépassé, cette année-là, le montant collecté par les start-up allemandes (5,2 milliards d’euros). Cela dit, ce financement provient aujourd’hui, en grande majorité, d’investisseurs nationaux au profil plus mesuré que leurs homologues étrangers. Les capital-risqueurs, notamment américains, sont davantage habitués à la culture du risque et mettent en jeu des montants plus importants, alors qu’il reste encore difficile pour les acteurs français de la tech de réaliser des tours de table à plus de 100 millions d’euros.

Trois solutions apparaissent pour remédier à cette tiédeur. D’abord, les investisseurs français, et en première ligne les investisseurs institutionnels, se doivent de faire davantage confiance à nos talents et leur octroyer des montants plus élevés plus rapidement. Ensuite, il appartient à l’Etat de poursuivre sa démarche d’attraction des investisseurs étrangers, en renforçant son initiative “Choose France” et en profitant davantage de l’effet d’aubaine constitué par le Brexit et la mise en valeur de la France qu’il permet, alors que le Royaume-Uni pouvait encore se targuer en 2020 d’avoir collecté près de 13 milliards de livres pour ses start-up.

Le deuxième écueil concerne la capacité, pour les start-up, à croître et devenir des scale-up en employant les talents dont elles ont impérativement besoin. De ce point de vue, notons d’emblée qu’il est par définition ardu de former de futurs travailleurs à des activités elles-mêmes en constante évolution. Toutefois, “ardu” ne signifie en rien “impossible” !

Il nous faut pour cela poursuivre la transformation de l’enseignement supérieur, constitué d’îlots manquant parfois de ponts pour les relier. Acteur majeur de la R&D, le monde académique est encore trop reclus sur lui-même alors qu’il mériterait d’être pleinement intégré au monde économique. Le cluster de Paris-Saclay, véritable Silicon Valley à la française englobant de prestigieux établissements de recherche et des entreprises ouvertes sur le monde, porte cette ambition qu’il s’agit maintenant d’affirmer sur l’ensemble du territoire. D’autant qu’au-delà de la seule quête d’innovation, “Saclay” profite également au dynamisme local, que ce soit en Essonne ou dans les Yvelines, faisant pousser tout un écosystème entrepreneurial sur place.

Enfin, plus généralement, la France doit faire le pari (peu risqué) de démocratiser l’enseignement du numérique à ses jeunes talents, et au premier rang les sujets relatifs à l’intelligence artificielle. Rappelons ici que les start-up emploient déjà environ 170.000 travailleurs, à l’heure où l’Etat ambitionne de retrouver le plein emploi !

Au-delà du seul enjeu économique, il est ici question de souveraineté technologique, et donc de souveraineté tout court. Nous pouvons comprendre les inquiétudes récemment renouvelées des Français lorsque la licorne Doctolib annonce stocker leurs données personnelles sur les serveurs d’Amazon et non chez un hébergeur local, alors que les autorités américaines peuvent légalement et très facilement accéder à ces données sensibles. Gageons que si un tel service existait chez nous, Doctolib le choisirait ! Cet enjeu de souveraineté, partagé par l’ensemble des Etats du continent face aux superpuissances que sont les Etats-Unis et la Chine, trouve donc pleinement sa place parmi les travaux que doit mener l’Union européenne.

De la “start-up nation” à la “scale-up Union”

Consciente de la nécessité de son intervention, la Commission européenne a lancé l’initiative “Start-up Europe” en 2020, afin de mettre en réseau à l’échelle du continent les acteurs de l’innovation. Ce programme pourrait aujourd’hui prendre une forme plus aboutie en s’axant prioritairement sur la valorisation des start-up économiquement viables afin d’en faire des scale-up de dimension européenne, sinon mondiale. “Start-up Europe” pourrait autrement être accompagnée d’une nouvelle initiative “Scale-up Europe”, entièrement dédiée à cet objectif.

Dans les deux cas, nous aurions tout à gagner à ce que la Commission agisse vite, par l’intermédiaire de son actuel commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton, entrepreneur français et européen de talent. Harmonisation des règles de financement d’entreprise, stratégie européenne de promotion des fleurons continentaux, constitution de statuts de start-up et scale-up européennes, incitations aux partenariats entre start-up de plusieurs Etats membres… les sujets et possibilités d’action sont nombreux !

Parmi eux, celui qui devrait occuper prioritairement les instances européennes est la lutte contre les “acquisitions tueuses”, les acquisitions de start-up prometteuses par des entreprises dominantes sur leur marché et comptant bien conserver leur position. Point de scale-up s’il n’y a plus de start-up ! En ce sens, la Commission dispose déjà d’un outil puissant, l’article 22 du règlement européen sur les concentrations (EU Merger Regulation), qui lui permet de bloquer certaines opérations d’acquisitions venant perturber le jeu du marché et la marche du progrès. L’exécutif européen a encore renforcé ce contrôle en mars 2021, en adoptant une position sur l’affaire Illumina/Grail encourageant désormais les autorités nationales de contrôle à soumettre à son aval de tels projets d’acquisition.

Il reste donc à anticiper la création d’un écosystème entrepreneurial européen et s’armer face à la certitude que ce dernier sera attaqué par les monopoleurs américains et asiatiques. L’Europe devra donc rapidement comprendre que la préservation de la libre concurrence passera par le blocage systématique des fusions-acquisitions lorsque ces dernières seront entreprises à des fins d’étouffement de nos avantages comparatifs et d’atteinte à notre souveraineté économique et technologique. Au contraire, elle aura à accepter tout projet de fusion entre entreprises innovantes dès lors que la nouvelle entité atteindrait la taille critique européenne pour tenter de renverser les paradigmes américain et chinois, à l’image du projet de fusion du français Alstom et de l’allemand Siemens, dont le blocage par la Commission en 2019 avait suscité de vives réactions de Paris et Berlin.

La “start-up nation” n’est pas un mythe, mais bien une réalité. La conversion de ces start-up françaises en scale-up sera possible si les deux principaux niveaux de gouvernance, l’Etat français et l’Union européenne, travaillent en commun pour assurer à nos jeunes pousses un financement abondant et un capital humain fraîchement formé. Le passage de la “start-up nation” à la “scale-up Union” permettra quant à lui d’oser croire en l’avènement d’un monde de l’innovation à trois pôles, l’Europe n’ayant plus rien à envier aux Etats-Unis et à l’Asie.