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Sobriété énergétique, égalité hommes-femmes… “Il est temps de passer à un capitalisme responsable”

Sobriété énergétique, égalité hommes-femmes… “Il est temps de passer à un capitalisme responsable”

Pour Guillaume Cairou, entrepreneur et président de la Chambre de commerce et d’industrie des Yvelines, il est plus que jamais temps de passer d’un “capitalisme sauvage” à un “capitalisme responsable”. Voici comment.

Depuis deux ans, la résilience des Français est durement éprouvée. Une situation sanitaire dont l’évolution reste incertaine, maintenant une guerre aux portes de l’Europe et de l’OTAN… Ce sont les liens sociaux les plus fondamentaux et l’espoir en des jours plus heureux à venir qui ont été, et qui continuent d’être fragilisés. Notre contrat social, fondement de la société française apparaît, sinon caduc, au moins sérieusement entamé, entre lassitude et défiance.

Pour en redéfinir ses termes, l’économie peut régénérer la société, en se régénérant elle-même au préalable. Cette ambition porte un nom : le “capitalisme responsable”. Un capitalisme 2.0 tirant les leçons de ses échecs passés, redistribuant davantage la richesse produite, adoptant une vision de long terme et se contraignant à suivre une trajectoire environnementale positive.

Refonder les liens au travail

L’entreprise est un lieu important, sinon le plus important, de la vie sociale quotidienne, du “faire société”. Nous lui accordons un temps considérable et travaillons pour réaliser un objectif plus grand que nos seuls intérêts propres. Il est donc peu surprenant que les rapports économiques et sociaux sur le lieu de travail soient concernés par l’impérieuse réinvention de notre paradigme sociétal.

Cela dit, au fond, il est simplement question de renouveler le respect que doit chaque acteur à ses partenaires, seule garantie de la solidarité des maillons d’une même chaîne économique. Ce sont de bonnes habitudes des affaires à adopter au quotidien : payer ses fournisseurs dans les délais impartis, proposer davantage d’intéressement et de participation à ses employés, expérimenter les nouveaux modes de travail et de management, donner sa chance à une jeune PME plutôt qu’à un acteur installé lors d’un appel à un prestataire extérieur… N’oublions pas que si un seul maillon s’oxyde, c’est toute la chaîne qui risque de rompre !

A ce titre, le capitalisme n’est responsable que si les chefs d’entreprise, en première ligne, endossent cette responsabilité. Or, dans les entreprises françaises employant moins de cinquante salariés, la participation aux bénéfices, facultative, est ouverte aujourd’hui à seulement 6% des travailleurs. Voilà un premier axe d’amélioration à prendre en compte pour, comme l’a exprimé Thibault Lanxade, PDG de Jouve et ancien vice-président du Medef, “réconcilier les Français avec le capital”. L’atténuation de la distinction entre travail et capital est un levier puissant de transformation du capitalisme tel que nous le connaissons.

Le capitalisme responsable passe également par l’application, dans la vie économique, des nouveaux principes éthiques de notre société. Sur ce point, un travail législatif peut en poser les bases, comme cela a été fait pour traduire en actes la nécessité d’atteindre concrètement, dans la sphère professionnelle, l’égalité femmes-hommes ou encore d’inclure les personnes souffrant d’un handicap. Le nouvel index d’égalité professionnelle (ou index “Égapro”) est en ce sens une mesure louable, qui a récemment été renforcée au moyen de l’obligation de transparence dans son calcul par les entreprises pour lever la suspicion constante de mensonge générée par l’opacité actuelle.

De manière plus générale, il est temps de reconnaître, à l’instar de l’Institut Montaigne et du Comité Médicis, dans leur rapport “Le capitalisme responsable : une chance pour l’Europe” de 2020, que les entreprises sont devenues de véritables lieux de pouvoir, renforcés par l’affaiblissement du pouvoir des États et des autres institutions d’influence (Église, famille…). Actons cette évolution majeure par une réforme du code du travail visant à placer la logique de négociation collective directement au sein de chaque unité économique, en renforçant la primauté des accords d’entreprise pour des négociations au plus proche des besoins et des responsabilités de chacune des parties.

La mue d’un “capitalisme sauvage” en “capitalisme à mission”

A côté des rapports au travail, évidemment centraux, se trouve également toute une responsabilité sociétale des entreprises à inventer. Et là encore, chaque maillon compte. Deux perspectives nous intéressent ici : déterminer quelles activités économiques financer, et comment les financer. Le capitalisme est responsable s’il se donne des objectifs autres que la seule obtention de profits. Partant, pour paraphraser la notion “d’entreprise à mission” incorporée dans le droit des sociétés français par la loi Pacte de 2019, nous avons à faire advenir un véritable “capitalisme à mission”.

A travers ce prisme de missions d’intérêt général que les entreprises responsables ont à remplir, les activités économiques à soutenir se distinguent d’elles-mêmes. Bien sûr, nous devons continuer à éprouver une fierté légitime en constatant l’essor de la French Tech, et parmi elle ses vingt-six licornes, start-up technologiques valorisées plus d’un milliard de dollars chacune. Il serait cependant mortifère de se contenter de l’économie numérique, par nature spéculative car elle aussi en pleine invention, et plus généralement des activités éloignées de l’économie réelle, car l’euphorie peut bien vite laisser la place à la désillusion. Exemple français d’un rêve virant au cauchemar, la start-up toulousaine Sigfox, 300 salariés et autrefois leader de l’Internet des objets, cherche aujourd’hui un repreneur après une descente aux enfers fulgurante, ayant perdu la confiance des capital-risqueurs.

A côté de cette nouvelle économie aussi prometteuse que volatile, notre responsabilité est de rebâtir une économie de production forte et empreinte des valeurs sociétales contemporaines : sobriété énergétique, éco-conception, préservation des savoir-faire. La réindustrialisation de notre pays doit être pensée sur le long terme, décarbonée, ancrée dans nos territoires et employant les talents locaux chaque fois que cela est possible. Le respect de ces valeurs garantit à lui seul une valeur ajoutée considérable à nos produits, notamment à l’export.

Permettre l’émergence de nouveaux fleurons industriels ne peut alors se faire qu’en revoyant de fond en comble nos façons d’investir. Le “capitalisme sauvage” a déconnecté l’investissement du réel, il est donc temps de réaligner les intérêts de l’actionnaire avec ceux de l’entreprise. Bâtir une entreprise, a fortiori industrielle, relève d’un temps long qui ne peut être constamment perturbé par la course à la rentabilité et aux dividendes. Face aux fonds activistes déterminés à liquider des savoir-faire pour empocher rapidement leurs gains, un actionnariat responsable et de long terme doit être privilégié. Parce que le capitalisme à mission n’est justement pas un capitalisme débridé, il appartient à l’État de créer les conditions favorables à ces investissements durables, un cadre offrant notamment aux épargnants la possibilité de s’engager dans des projets innovants et permettant aux entreprises de se financer grâce à un crowdfunding facilité.

D’autres acteurs, publics ou privés, peuvent rejoindre la partie. Les banques françaises ont à apprendre de leurs homologues allemandes, lesquelles sont bien plus enclines à acquérir une part du capital des entreprises prometteuses pour les accompagner, sans rechercher une rentabilité immédiate. Les Chambres de commerce et d’industrie peuvent également participer activement à ce bouleversement des comportements, par la sélection et la promotion des entreprises apportant une plus-value notable à leur territoire d’implantation et remplissant les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) démontrant leur engagement sociétal.

Loin d’être une utopie ou un alibi, l’avènement d’un capitalisme responsable et s’attachant à des enjeux extra-financiers est possible, et même indispensable. Il appartient en premier lieu aux entrepreneurs, fers de lance de l’innovation et de l’audace, de s’en saisir. Gageons qu’ils sauront prendre là encore leurs responsabilités, comme un nombre non négligeable d’entre eux le font déjà. Pensons en ce sens à Emmanuel Faber, emblématique capitaine d’industrie qui a pendant sept ans gouverné le géant de l’agroalimentaire Danone à la lumière de ce principe de responsabilité sociétale des entreprises. Pensons aussi au “Manifeste pour un nouveau partage de la valeur”, rédigé et signé par les chefs d’entreprise membres de l’Institut du capitalisme responsable, en réaction à sa révocation en mars 2021, pour défendre sa vision d’un monde économique plus juste. Plus que jamais en ces temps troublés, sachons réinventer notre manière de produire, de travailler et de vivre de notre travail, pour faire corps, faire société ensemble, grâce à la confiance et au respect mutuel retrouvés