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“L’esprit d’entreprise, un vaccin contre le chômage de masse”

“L’esprit d’entreprise, un vaccin contre le chômage de masse”

Guillaume Cairou, entrepreneur et président de la Chambre de commerce et d’industrie des Yvelines, appelle les candidats à la présidentielle 2022 à mettre la promotion de l’entrepreneuriat au cœur de leur politique de lutte contre le chômage de masse.

La campagne présidentielle de 2017 avait porté sur le volet sécuritaire et l’immigration. Celle de 2022, ô surprise, reste focalisée sur la gestion de la crise sanitaire. Les enjeux économiques et sociaux peinent une fois encore à se frayer un chemin jusqu’aux plateaux de télévision, alors qu’ils ont expliqué les premières années chahutées du quinquennat qui s’achève. Un sujet majeur passe à nouveau à la trappe, en raison de chiffres trompeurs qui minimisent une situation préoccupante pour l’emploi : le chômage de masse (pas moins de 7,4% au dernier trimestre 2021, très éloigné du taux de 4%, signe du plein-emploi).

Alors, après cinquante ans de vaines recherches contre ce problème endémique à la France, il est plus que temps de développer un vaccin contre le chômage dans notre pays. Pour être efficace, ce dernier devra miser sur la libération de l’esprit d’entreprise et la redécouverte de la valeur travail dans notre société.

Ayons le courage de poser le bon diagnostic

Avant de chercher des solutions, il faut savoir de quel problème on parle. Nombre de nos partenaires avaient, déjà avant l’apparition de la Covid-19, réussi à endiguer le phénomène du chômage de masse. La plupart ont depuis retrouvé, fin 2021, un taux de chômage correct, voire de plein-emploi, malgré la pandémie. Quelques exemples suffisent : 5,2% en Allemagne, 4,3% au Royaume-Uni, 3,9% aux Etats-Unis et même 2,7% au Japon. Nous ne nous consolerons pas de voir l’Espagne faire pire que nous, avec un taux de chômage à 14,5%.

Cette comparaison effectuée, pourquoi n’arrivons-nous pas, décennie après décennie, à “inverser la courbe” ? Pourquoi les gouvernements successifs, de droite, de gauche et du “en même temps”, n’y sont pas parvenus ? La réponse est simple : on ne peut pas traiter un problème qui a été, dès son origine, incorrectement posé. L’erreur de diagnostic a été de croire que, dans une économie irrémédiablement mondialisée, notre pays était soumis au même contexte que les autres, que la cause du chômage était purement conjoncturelle et qu’une perspective de fin de crise économique suffisait à donner du travail à chacun.

C’est pourtant bien connu que le peuple français est différent des autres ! En 2010, au pic de la crise mondiale et alors qu’un recul de l’âge légal de départ à la retraite était sur la table, l’essayiste Bertrand Le Gendre affirmait avec justesse qu’après les Trente Glorieuses et les Trente Piteuses, la France s’était laissée embarquer sans protester pour “Trente Frileuses”. Nous avons du mal à accepter le changement, et croyons qu’en réponse, le changement ne se fera pas… alors qu’il se fait sans nous. Quand nos voisins réforment leur marché du travail et leurs politiques sociales pour embrasser la réalité économique qui les attend, la France “frileuse” rechigne, rejette, et, in fine, recule.

Le bon diagnostic est donc simple à formuler et en même temps si difficile à entendre : notre Nation n’a plus suffisamment foi en la valeur travail – soit par manque de volonté, soit par découragement face aux lourdeurs administratives. C’est cette incapacité à suivre les évolutions nécessaires de nos manières de chercher un emploi, de travailler, de cotiser, de vivre la retraite qui nous mine. Et parce que trop de Français jugent que les opportunités s’offrant à eux ne conviennent pas à leurs attentes ou sont trop contraignantes, par une logique mathématique implacable, le chômage s’entretient année après année et ne franchit pas son “seuil de verre” en période économique faste. Une fois l’abcès crevé, place aux solutions !

Sortons du paradigme salarial décrépi

Parmi nos cadres cognitifs solidement ancrés figure, en très bonne position, la sécurité du travail salarié, en premier lieu au travers du CDI. Les discours hérités d’un siècle révolu louent encore la protection qu’il confère au travailleur, la possibilité qu’il lui accorde de se projeter dans l’avenir, un avenir douillet et tout tracé. Soyons beau joueur : d’après la dernière vaste enquête du ministère du Travail sur le sujet, publiée en 2018, 88% des Français actifs disposaient d’un CDI en 2017, un chiffre qui n’a effectivement que peu évolué en près de trente ans (94,2% en 1982). Maintenant, évoquons ce que cache cette proportion impressionnante, au premier abord : un CDI sur deux est rompu… moins de deux ans après sa signature. Autre preuve des bouleversements du marché du travail : toujours en 2017, 87% des nouveaux contrats d’embauche signés étaient des CDD, contre seulement 20% en 1993 ! Pour la sécurité sur le long terme, on repassera !

C’est donc le mythe d’un travail salarié, confortable et sans évolution ni accroc, qu’il faut en premier lieu combattre. Par la force des choses, la crise sanitaire a contribué à cette prise de conscience. L’an dernier, c’est près d’un million d’entreprises qui ont été créées, dont une majorité de micro-entrepreneurs : un record en partie dû à l’instabilité inédite du marché du travail français qui a menacé nombre d’emplois salariés. L’objectif aujourd’hui est de transformer l’essai, en faisant du lancement de sa propre activité un choix libre et éclairé, en dehors de toute contrainte économique extérieure.

Et le chemin ne sera pas de tout repos ! Reconnaissons que le gouvernement actuel a pour cela posé de bonnes bases en adoptant un plan à destination des entrepreneurs : simplification de l’exercice d’une activité individuelle, renforcement de la protection du patrimoine personnel, assouplissement des critères d’obtention de l’allocation travailleurs indépendants en cas de coup dur, renforcement de l’accompagnement par les services de l’Etat. Bien d’autres restrictions injustes à la liberté d’entreprendre subsistent cependant, qui font que notre pays compte bien moins d’indépendants que nos voisins européens. Il est donc temps de supprimer le “pass entrepreneurial” pour mettre la création d’entreprise à la portée de tous, en réduisant drastiquement la paperasse administrative quotidienne qui encombre l’esprit et étouffe la créativité, en allégeant la charge fiscale destinée à rassasier un Etat généreux en dépenses publiques, en favorisant les passerelles entre salariat et travail indépendant grâce à une révision ambitieuse du code du travail.

Mais notre vaccin contre l’inactivité de millions de nos concitoyens devra également, nous l’avons dit, passer par un changement des mentalités, une prise de conscience que face à un monde en perpétuelle évolution, on peut soit évoluer soit se laisser mourir. Ce qui est vrai pour une entreprise l’est tout autant pour un travailleur !

Récompensons l’effort et l’esprit d’entreprise !

Un certain nombre de candidats, déclarés ou non, à la présidentielle emploient une formule choc : le travail doit payer davantage que le chômage. Passons de la parole aux actes ! Encore aujourd’hui, combien d’entrepreneurs savent pertinemment qu’ils gagneraient mieux leur vie en se mettant au chômage, plutôt qu’en employant des salariés sans se verser de rémunération – ou si peu – pour faire perdurer leur activité ? L’entrepreneuriat ne doit pas être un dilemme inique entre créer son activité et vivre confortablement. L’amour du travail ne justifiera jamais pareille injustice sociale, et les amoureux du travail n’ont pas à payer l’oisiveté de ceux – pas la majorité, bien sûr – qui profitent lâchement du système.

Nous disposons d’un vivier de talents inépuisable, dans la French Tech bien sûr avec les “licornes”, mais pas seulement ! De nouveaux secteurs s’ouvrent, dans l’industrie productive, dans l’agriculture technologique, et même en adaptant d’anciens métiers artisanaux. Ce sont tous ces entrepreneurs, ces créateurs de richesse et de compétitivité à l’international que les pouvoirs publics doivent davantage soutenir. Le premier acte fort de ce soutien sera, pour l’Etat, de supprimer cet affront d’un chômage plus lucratif que la création d’activité. A charge pour le formidable réseau des Chambres de commerce et d’industrie d’accompagner, dans chaque territoire, les fers de lance de notre nouvelle économie.

Au-delà de la création d’entreprise stricto sensu, il existe d’autres alternatives au “CDI à la papa”. L’esprit d’entreprise peut être mis en pratique à chaque étape de la vie, et la liberté d’entreprendre peut tout à fait être accompagnée d’une sécurité rassurante. Pour redonner envie aux Français d’entreprendre, commençons au sein de ce qui était autrefois l’institution formatrice de nos jeunes : l’école. Remplaçons les inutiles enseignements théoriques (et politiquement biaisés) sur “la vie en entreprise” par des expériences d’entreprises junior, au statut juridique souple et protecteur pour les élèves, pour leur faire aimer l’entrepreneuriat. Cette étape de l’éducation franchie, offrons aux néo-diplômés la possibilité de lancer leur propre activité en bénéficiant du cadre juridique du salariat. Grâce au portage salarial et aux coopératives d’activité et d’emploi, chacun peut donner corps librement à ses idées, sans devoir risquer de substantielles pertes en cas d’échec. Les salariés portés et les entrepreneurs-salariés sont l’avenir de notre économie !

Enfin, lorsqu’est venu le temps de céder son activité, l’Etat doit faciliter les transmissions intrafamiliales, pour créer dans notre pays l’écosystème des TPE-PME durables qui fait la force de l’économie allemande en cas de crise – le fameux Mittelstand de 480.000 petites entreprises et industries (contre seulement 150.000 en France). En ce sens, faisons mentir les économistes et sociologues qui assurent que pareille ambition est irréalisable, à l’instar de Petra Bleuel dans une tribune au Monde, parue en décembre dernier. L’effort de toute une vie et l’esprit d’entreprise indispensable à toute innovation doivent être récompensés, et quelle meilleure récompense que celle de voir son œuvre grandir après nous ?

Le vaccin contre le chômage de masse est difficile à trouver, on l’avait remarqué. Il requiert en effet un courage politique qui nous a jusqu’ici manqué, celui d’admettre que nous avons du mal avec le changement (oserions-nous parler de “Gaulois réfractaires” ?). Cependant, avec une volonté politique suffisamment forte pour y remédier, la recherche peut aboutir. Le problème est connu, et nous disposons des leviers institutionnels, juridiques et économiques pour le résoudre. Gageons que le nouveau quinquennat qui se profile sera l’occasion de refaire de la France une nation d’entrepreneurs et, ainsi, de renouer avec le plein-emploi.